si vous trouvez que c'est long, pous pouvez ne pas lire ce qui est en jaune,
Depuis K, je n'avais plus renouer avec le bonheur d'aimer. J'avoue n'avoir pas eu beaucoup de succès auprès des demoiselles. Pour être franc, je n'en avais aucun.
D'abord à cause de mes boules à zéro répétitives qui conféraient à mon regard quelque chose de démoniaque, ensuite parce que je n'étais pas de taille à rivaliser mon compagnon dont la beauté et l'entrain réléguait cruellement mes performances, en matière de séduction, au rang de la figuration. Quand nous allions draguer des filles aux alentours du lycée, il n'avait qu'à ébaucher un sourire pour fasciner celle qu'il voulait, chose qui, malheuresement, malgré mon air affecté et mes lunette cerclées d'intellectuel ne réussisait guère. "Bof ! me consolait-il, toi, tu es beau de l'interieur. Il suffit à une fille de mieux de connaître pour s'éprendre de toi. Ta classe, c'est ton intelligence et ta culture." J'en déduisais qu'il me fallait convaincre pour séduire.Un soir, la radio francophone chaîne III diffusa les coordonnées de jeunes gens désireux de correspondre avec des filles ou des garçon de leur âge. Je notai hâtivement les nom et adresse d'une prénommée Leïla, dix-huit ans, habitant Oran et aimant la littérature, Jean Ferrat et la musique classique. Au bout de la troisième lettre, nous nous tutoyions; à prtir de la cinquième, nous étions follement amoureux l'un de l'autre. Leïla adorait mo style; elle souhaitaiy me lire dix fois par jour, me disait que je n'avais rien à envier à Verlaine. Je lui répondais que j'étais écrivain, et qu'un jour mes livres joncheraient les étals des librairies. Elle me déclarait qu'elle n'en doutait pas une seconde et qu'elle serait ravie d'en serrer un contre sa poitrine. Je lui promis que mon premier roman lui serait dédié. Notre correspondance s'embrasa; je recevais d'ellle trois lettres par semaine et lui en envoyais tous les jours. Notre amour "platonique" se surpassait. Pour moi, Leïla était une sublimation. Pour elle, j'étais le prince des contes de fées. Elle me décrivait l'émotion qui s'emparait d'elle lorsqu'elle reconnaissait mon écriture sur l'enveloppe du plis, son coeur battant la chamade au gré de mes envolées lyriques, son supplice exquis de devoir patienter vingt-quatre heures, soit mille quatre cent quarante interminables minutes à guetter le facteur. A la question de savoir le genre de femme que je souhaiterais épouser, je lui répondis par un long poème qui finissait ainsi :
La femme que j'aimerai
Me donnera sa vie entière
Pour une poignée de blé
Et arrachera ses chairs
Pour en panser mes plaies
Je veux qu'elle soit forte
A détourner le déstin
Et sur les années mortes
Retracera mon chemin
Leïla m'assura que cette femme existait..
Notre fièvre dura des mois, nous enivrait chaque jour un peu plus et nous ne dessoûlions point.
Et ce qui devrait arriver arriva : elle accepta de me recontrer à Oran, pendant les vaccances d'été, et me fixa rendez-vous devant la grande poste à treize heures, un lundi de juillet.
Ce lundi de juillet, à dix heures, j'étais à Oran.
J'avais enfilé ma plus belle chemise, mon pantalon le moins abîmé et mon ceinturon en cuir, vidé un flacon de parfum sur le corps et n'arrêtais pas de me passer en revue à la devanture des magasins.
A midi, je pris place dans un café, en face de la grande poste et attendis. A treize heures pile, une jeune demoiselle rousse, un taninet potelée, admirablement moulée dans un tailleur impéccable, se pointa à l'endroit indiqué. Nous n'avions pas échangé nos photos -elle par pudeur, moi par prudence-, je l'avais reconnue.
- Bonjour, lui dis-je.
Elle sursauta, visiblement agacée par mon sans-gêne.
- Excusez-moi, j'attends quelqu'un..
- C'est moi que vous attendez. Je suis Mohammed, de Koléa.
Le ciel lui tomba sur la tête.
- QUOI !...
Elle m'avait toisé de long en large, la figure ramassée autour d'une grimace outrée.
Sa décéption m'avait consterné.
Pris au dépourvu, j'étais resté planté comme un épouvantail, incapable de réaliser ce qu'il m'arrivait.
- ça alors ! maugréa-t-elle en pivotant sur elle-même
Je n'avais pas essayé de la rattraper.
C'était inutile.
Dans une dernière lettre, d'une brièveté servante, elle m'avait avoué qu'elle avait été choquée par la banalité de mon physique qui contrastait violemment avec la beauté de mes textes, qu'elle m'imaginais beau et grand comme une majuscule...etc.etc.
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.Yasmina Khadra - L'ECRIVAIN